L'autorité
"Si tu veux vraiment connaître un homme, mets-le en position d'autorité" [Proverbe Yougoslave].
S’il y a une chose qui influence nos comportements d’humain, quelques soient les siècles et les cultures, c’est bien la notion d’autorité. Ici comme ailleurs, aujourd’hui comme hier, elle se manifeste sous plein de formes différentes, nous marionnettisant souvent, nous étant utile parfois.
J’ai envie de catégoriser différents types d’autorité :
- Il y a les autorités extérieures à nous-mêmes que nous ne pouvons pas éviter dans notre société occidentale, comme notre patron, le fisc, la police, les professeurs, le juge…
- Il y a également ces autres autorités extérieures à nous-mêmes, qui le sont parce que nous les avons installés là, leur reconnaissant une compétence, un pouvoir, un statut que nous n’avons pas pu (ou voulu) acquérir. Je pense notamment aux médecins, aux curés, aux conseillers juridiques, aux décideurs politiques, aux experts fiscaux,…
- Enfin, il y a notre propre autorité, que l’on peut subdiviser en deux axes : l’autorité que nous avons sur l’autre (parce que parent, ou détendeur d’un statut d’autorité tel que ceux que je viens de citer), et notre autorité intérieure, celle qui nous fait nous sentir respectable et à respecter.
Je pense que tout le monde sera d’accord pour dire que notre capacité à nous ressentir “naturellement” dans notre autorité est grandement influencée par notre vie d’enfant, d’adolescent, de jeune adulte, par notre éducation, notre milieu social et culturel, par certains événements de vie. La vie intra-utérine et comment se passe la naissance vont également nous prédisposer par rapport à l’autorité, que ce soit celle des autres ou la nôtre.
Donnons quelques exemples : Un bébé est en train de naître lorsque soudain, le gynécologue arrête la progression du bébé pour effectuer un geste technique, destiné à faciliter le travail. Par la suite, l’adulte que deviendra ce bébé pourrait très bien passer sa vie à demander l’autorisation d’une autorité extérieure pour tout ce qui concernera le fait d’aller de l’avant. Un jeune enfant qui n’arrête pas d’entendre combien il est nul et qu’il n’arrivera jamais à rien a de grandes “chances” de devenir un adulte timoré, ayant une très faible estime de sa valeur.
Dans notre société actuelle, notre autorité intérieure est régulièrement confrontée à la manifestation des autres formes d’autorité. Du résultat de cette confrontation découlent des ressentis et des comportements variés. Bien sûr, il est important que des autorités empêchent chacun de faire tout et n’importe quoi. Quand nous portons préjudice à autrui, il est effectvement important qu’une autre autorité que la nôtre intervienne pour nous arrêter.
On comprendra aisément combien la présence de la police est nécessaire. Mais quand nous ne portons préjudice à personne, comment se fait-il que nous nous empêchons si souvent d’oser ? Ainsi, par exemple, comment se sent-on quand on va à un entretien d’embauche ? Nous savons que nous allons nous présenter, nous “vendre” devant des personnes qui sont des autorités dans l’institution où nous postulons. Nous oublions alors trop souvent que “postuler” pour une place, c’est aussi offrir ses services, ses compétences à une institution qui en a besoin.
La question peut alors se poser différemment. Suis-je intéressé de travailler dans cette institution ? En fait, fort jeune, nous avons souvent appris à mettre notre autorité naturelle de côté. C’était le prix à payer pour recevoir l’amour et l’attention dont nous avions besoin. Et cela s’est inscrit en nous comme une véritable évidence de la vie. Des lois intérieures s’installent comme autant de principes indéracinables tels “l’autre sait mieux que moi”, ou “je ne dois pas déranger”, ou “le conflit est dangereux pour moi”, ou encore “je ne dois pas décevoir”… Il y a ce que nous désirons faire, et il y a ce que nous osons faire.
En guise de petite conclusion, je dirai que s’entraîner à ressentir en nous les différents sentiments, émotions que nous sommes amenés à vivre est une première chose à faire pour aller à la rencontre de notre propre autorité. Cela va nous guider vers nos besoins et nous aider à les considérer comme “honorables”. Une fois que nous sommes au contact avec nos désirs, nos envies, nos besoins, une fois que nous sommes d’accord de les considérer avec attention et légitimité, il nous faut apprendre à leur donner une place réelle et conséquente au milieu des autres formes d’autorité qui nous entourent. Vous constaterez alors qu’on apprécie que peu cela. En effet, nous sommes habitués à “ne pas faire de vague”, à ne pas déranger. Or, manifester notre autorité légitime, sans pour autant porter préjudice à l’autre, c’est aller contre des façons de faire, non dites, qui ont tendance à nous formater en consommateurs silencieux et bien obéissants. Un rapide exemple. Combien de fois n’entendons-nous pas dans un amphi : « Comme vous le savez sûrement… » ? Et très souvent, non, justement, nous ne savons pas. Allons-nous le dire devant autant d’élèves ? Ou encore, après un repas décevant dans un restaurant, allez-nous dire au patron ou au serveur que nous sommes décus ? Et alors qu’un de nos parents nous donne un conseil, allez-nous dire que nous ne sommes pas d’accord ?
Manifester sa propre autorité, ne pas se laisser manipuler, ça dérange. Le prix à payer, c’est de donner l’impression de couper les cheveux en quatre, de nous arrêter trop sur la forme, et soit disant de ne pas nous intéresser sur l’idée de fond que la personne voulait exprimer.
Dernier petit exemple pour la route : Un couple. Madame vient de raccrocher le téléphone, elle vient d’avoir sa mère au bout du fil. Elle va voir son homme et lui dit : “Tu sais quoi ? Maman m’a dit que j’avais de la chance d’être avec toi.” Monsieur de dire : “Et tu as dit quoi ?”. “Qu’elle avait raison” répond t-elle. Manifestement, elle dit ainsi à son homme qu’elle se sent bien avec lui. C’est un message d’amour que Madame est en train de relater. Se rend t-elle compte qu’accepter de dire qu’elle a effectivement de la chance de vivre avec son Monsieur, c’est en même temps ne reconnaître chez elle aucun mérite, ni aucun acte de volonté, de décision pour en arriver à vivre avec celui qu’elle aime ? Non. Et pourtant, c’est bien ce que cette phrase dit. C’est quelque part ce que sa maman lui dit. Je coupe les cheveux en quatre, me direz-vous ? Les mots portent leur énergie, même si on les utilise de manière inadéquate. J’aurai aimé entendre la Madame dire à sa mère : “Je ne suis pas d’accord avec toi, Maman. Je pense que lui et moi avons fait ce qu’il fallait pour vivre notre bonheur à deux.” Cela n’aurait rien enlevé à la qualité de la relation entre la mère et sa fille, mais cela aurait permis à Madame d’exprimer son autorité.Si je viens avec ce thème aujourd’hui, c’est que je suis souvent interpellé par le fait que nous abandonnons régulièrement notre propre autorité, ce qui nous empêche de diriger notre existence dans le sens de nos envies. Où que nous tournions le regard, nous voyons souvent, pour ne pas dire toujours, des figures d’autorité. Alors, évidemment, comment s’y retrouver ? Comment trouver la place, NOTRE place, pour manifester notre propre autorité ?
Stéphan Roulin